Il y a 20 ans, j’étais adolescente et je croyais que l’avenir serait vert.
Le peu que je savais sur la préservation de la nature m’inquiétait suffisamment pour m’efforcer de vivre plus vert. Je m’étais achetée très cher une machine à calculer fonctionnant à l’énergie solaire. J’écrivais sur du papier recyclé. Jeune adulte, j’ai acheté les quelques produits bios proposés alors par la Coop. J’essayais aussi d’acheter des habits bios, je les commandais au WWF et c’était très cher. Avec mon copain, on se faisait des vacances camping/vélo en France, en Suisse et en Allemagne. Consommation quelque peu différente, de quoi grever certains postes du budget mais pas de quoi bouleverser l’ordre des choses. Je le savais. Mais je ne m’en inquiétais pas vraiment. Parce que j’étais persuadée que nous étions à l’orée d’un avenir radieux, un avenir vert.
Dans cet avenir vert, toutes les machines de la vie courante fonctionneraient à l’énergie solaire. Chaîne stéréo, radio, radio-réveil, télé, machine à écrire (oui, c’était encore le temps des machines à écrire), téléphone à l’énergie solaire. Tous les petits appareils de la vie courante susceptibles de rencontrer quelques rayons de lumière fonctionneraient à l’énergie solaire. Pourquoi cette conviction ? J’avais une deuxième machine à calculer solaire, elle m’avait coûté la moitié du prix de la 1ère. Pour les autres appareils, il en irait de même ! Les premiers appareils seraient chers, puis devant la demande croissante, davantage seraient produits, les économies d’échelle feraient chuter les prix et le solaire supplanterait l’électrique, comme les CDs ont font disparaître les 75 tours dans la consommation de masse. Dans le même ordre d’idée, les habits en coton bio seraient moins chers. Quant aux immeubles, leurs toits ne tarderaient pas à se couvrir entièrement de panneaux solaires, tout comme l’ensemble des bâtiments publics. L’électricité serait verte et bon marché. Tous les papiers ou presque seraient en papier recyclé. Pour le ménage et la correspondance privée, mais aussi et surtout pour toute la correspondance administrative et commerciale.
Souvent, les gens qui rêvent de grands changements élaborent des stratégies pour y parvenir. La révolution par exemple. Le contrôle ou l’enfermement des “contre-révolutionnaires”, si ce n’est leur élimination physique. Un possible bain de sang “pour le bien du peuple”. Ou dans une version démocratie, un arsenal de lois coercitives et contraignantes adoptées grâce à un lobbying politique actif, une multiplication de taxes “incitatives” (le fameux pollueur/payeur).
Mais dans mes illusions vertes, je ne rêvais pas de cela. Non, pas du tout. Non, je pensais que tous les changements se produiraient NATURELLEMENT, poussés par le simple esprit du temps. Par le simple jeu de l’innovation technologique couplé aux effets d’une économie de marché basés sur la demande. Les industries produiraient vert, les citoyens consommeraient verts, non sous la contrainte mais par choix délibéré et par intérêt. Les industries voudraient s’assurer de la pérennité de leur profits et verraient leur intérêt supérieur à ne pas épuiser les ressources limitées de la planète. Les consommateurs voudraient consommer “moderne”, ce serait à qui aurait le dernier gadget à l’énergie solaire, le dernier petit bijou de technologie nouvelle, etc. Il y aurait des effets de mode et puis, peu à peu, de nouvelles normes. Des habitudes anciennes seraient maintenant assimilées à de la maltraitance. Comme par exemple les aliments aux pesticides. “Mais tu vas quand même pas lui donner ça à manger ! Tu te rends compte des saloperies que tu lui fais avaler à ton môme!”
Bref, je croyais tout simplement au développement durable sauf que je ne lui donnais pas ce nom-là parce qu’à cet époque ce terme n’existait pas encore ou peut-être que oui, mais je l’ignorais.
En fait de rêve vert, c’est dans un cauchemar qu’on vit. Les changements espérés ne se sont pas produits. La seule chose qui a vraiment changé, ce sont les discours, et puis les déséquilibres environnementaux qui atteignent maintenant des points de rupture, à tel point que la survie de millions de personne est en jeu.
Maintenant, tout le monde ne parle que de développement durable. Les partis, les multinationales, tout le monde peint le futur en vert .
Pourtant ces braves gens n’ont pas l’excuse de la jeunesse, de l’exaltation propre à l’adolescence. Quand on est adolescent, on est pas réaliste. Notre connaissance du monde est forcément partielle. J’avais des illusions vertes. et j’avais 15 ans. Je vivais dans une société capitaliste et je croyais que notre système économique était RAISONNABLE. Je lui faisais confiance pour restreindre son empreinte écologique à des dimensions supportables par les éco-systèmes. Si j’avais vécu dans un pays communiste, j’aurais sans doute fait confiance au parti communiste pour résoudre les problèmes environnementaux. Je vivais dans un pays capitaliste, je faisais naturellement confiance au marché. Quelle erreur ! Quel aveuglement idéologique !
Cette idée déjà : “Nous vivons dans une économie de marché basée sur la loi de l’offre et de la demande.”
Pas vraiment faux, pas vraiment vrai non plus. Une assertion qui entretient des liens distendus à la réalité, comme la pub à l’information.
Voici pourquoi. Les consommateurs sont bien des acteurs du marché, mais pas forcément dans le rôle principal. Ils adaptent sans doute autant leur « demande » à l’offre que l’offre s’adapte à la demande (cf. Bernard Maris, Antimanuel d’économie, vol. 1, Les fourmis, chapitre 4 : marchés et concurrences). Exemple type : les OGM. Les consommateurs n’en veulent pas, les agriculteurs n’en veulent pas. L’industrie agro-alimentaire si. Elle est bien la seule. Car personne ne lui a jamais « demandé » de produire des aliments OGM. Elle y voit cependant son intérêt. Cela lui suffit. Les OGM, elle entend nous les imposer (cf : Monsanto).
Je croyais au fondement de l’économie libérale qu’est la « loi de l’offre et de la demande ». Je croyais aussi, deuxième aveuglement, que le marché était capable de s’orienter en fonction de ses intérêts propres dans le futur. Pourquoi tuer la poule aux oeufs d’or ? Pourquoi ravager des éco-systèmes pour des intérêts à court terme ? Il semblait évident que le système capitaliste trouverait les moyens de préserver ses sources de profit.
J’y ai cru très longtemps. Mais quoi ?
Rien. Seulement à la marge, quelques marchés de niche, quelques marchés pour riches. Et puis beaucoup de blabla, mais rien. Rien qui n’ait freiné significativement cette course folle vers l’auto-destruction.
Peu à peu, j’ai saisi le caractère idéologique du discours économique dominant. Et j’ai mieux compris pourquoi le présent n’était pas devenu vert. Notre présent n’est pas devenu vert parce que le système capitaliste ne fait pas partie de la solution, mais du problème. Il est en fait une de ses causes principales. Certes, on vit dans une économie de marché, mais non, la demande des consommateurs n’est pas déterminante et le marché est de toute manière bien incapable d’agir en fonction d’un quelconque intérêt supérieur, serait-ce même le sien. Déjà, le développement durable apparaît pour ce qu’il est : un mirage improbable.
Et bien déjà là, c’est complètement faux . Certes, on vie dans une économie de marché, mais non, la demande des consommateurs n’est pas déterminante. et le marché est de toute manière bien incapable d’agir en fonction d’un quelconque intérêt supérieur, serait-ce même le sien. Déjà là, le développement durable apparaît pour ce qu’il est : un mirage improbable.